Last Updated on 28 janvier 2026 by Solcito
Il s’appelle Arnaud, a 38 ans lors de la publication de cet article (2026) et signe le grand retour des articles invités sur Solcito. Voyageur au long court, Arnaud a pris l’habitude depuis plusieurs années de poser ses valises pendant plusieurs mois dans un pays. C’est en direct de Polynésie où il débarqué il y a trois mois, qu’il a rédigé ce récit cocasse sur l’une des aventures qui a marqué sa vie : le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Le signe avant le départ
On m’a dit que le Chemin de Compostelle transforme une vie. Le mien commence… par un bain nordique beaucoup trop ambitieux. En Islande, trois jours avant de rejoindre Saint-Jean-Pied-de-Port, je glisse dans une source bouillante, dix secondes, 120 °C, le temps d’apprendre que la nature n’a pas besoin de majuscules pour te remettre à ta place. Verdict : brûlures au second degré, pansements quotidiens, et une question qui colle à la peau : et maintenant, on fait quoi ?
Paris m’offre un mois de lenteur. Des amis, des rires qui pansent, des rendez-vous à l’hôpital, et cette impression d’être un marcheur immobile. Un jour, je lance un pacte un peu enfantin à l’Univers : « Si je vois un signe de Compostelle, je pars. Sinon, je rentre à Marseille (ma ville d’origine) ». Sur le quai des Grands Boulevards, le métro souffle, je boitille… et une affiche me saute au visage : Cet été, tous les chemins mènent à Compostelle ! Je ris, je pleure, et je sais.
Je ne suis pas totalement réparé, mais l’essentiel tient debout : l’envie de marcher. Quelques semaines plus tard, mes pansements tiennent encore, mes jambes piquent parfois, mais mon Cœur avance déjà au rythme du Camino Francés.
Juin 2017. Saint-Jean-Pied-de-Port. Un point de départ symbolique, une foule de pèlerins venus d’horizons différents, des sacs trop pleins et un même regard qui cherche l’essentiel. Je ne pars pas pour une performance : je pars pour clore une année de voyage et ouvrir un nouveau regard. Je ne sais pas encore que cette marche devient la matrice d’un roman, une expérience humaine et, surtout, un apprentissage du présent.



Marcher sans écran : dépouillement et présence
Paradoxalement, l’un des moments les plus marquants a lieu avant le premier pas. Mon téléphone tombe en panne, sans prévenir, et refuse de redémarrer. Dans nos vies modernes, c’est souvent vécu comme une catastrophe. Pour moi, c’est une bénédiction. Je décide de ne pas le réparer, de ne pas en racheter : j’emprunte simplement quelques minutes le téléphone d’une amie russe, celle qui devient Lena dans mon roman inspiré de mon pèlerinage, pour prévenir ma famille, puis je m’engage sur le Camino Francés totalement déconnecté.
Pendant plus de trente jours, je n’ai ni écran, ni notifications, ni appareil photo pour figer l’instant. Il ne reste que mes pas, mes sens, mes rencontres. Dans ce dépouillement, je découvre une liberté immense : être là, entièrement, sans avoir à capter autre chose que le moment lui-même. Ce lâcher-prise forcé se transforme en révélation : marcher sans téléphone, c’est marcher sans échappatoire, apprendre à habiter le temps plutôt qu’à le remplir, à écouter ce que la route a à me dire.
Cette simplicité dessine le cadre de toute la traversée : un pèlerinage vécu au rythme du présent, où l’on avance à son propre rythme, où l’on accepte ses fragilités, et où l’on découvre que la vraie richesse tient dans un pas, un silence, un sourire partagé.



Le Camino Francés : 33 jours d’effort, de rencontres et de fraternité
De Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques-de-Compostelle, le Camino Francés déroule ses paysages comme un livre vivant. Chaque jour est un chapitre différent, chaque pas une phrase que l’on écrit sans savoir encore où elle mène. Le corps souffre, bien sûr : les premières montées, les épaules lourdes, les ampoules sous les pieds. Mais peu à peu, la fatigue devient compagne, le souffle s’accorde à la route, et le silence commence à parler.
Ce Chemin a une magie bien à lui : il réunit les contraires. Des étudiants, des retraités, des artistes, des cadres, des croyants, des athées… tous avancent côte à côte, portés par une même énergie. On partage un repas, on s’échange un pansement, on aide un inconnu à remettre son sac sur son dos. Les gestes les plus simples deviennent des langages universels. Sur le Chemin, les hiérarchies s’effacent, les différences n’ont plus d’importance : il ne reste que l’humain.
Très vite, la marche impose un nouveau rythme. Le temps ne se mesure plus en heures mais en pas, en levers de soleil, en haltes improvisées. Le quotidien se résume à trois verbes : marcher, manger, dormir, quelque chose d’essentiel renaît. Le superflu s’efface, le présent prend toute la place. Je me souviens de ces soirs dans les auberges, où des pèlerins venus de cinq continents rient autour d’une soupe partagée. Personne ne se connaît la veille, mais tout le monde parle la même langue : celle du chemin.
Chaque journée porte sa leçon. Le Chemin m’apprend que la liberté n’est pas de tout contrôler, mais de faire confiance au pas suivant. Il m’apprend à ralentir, à observer, à écouter le vent. À chaque rencontre, à chaque silence, je découvre un peu plus de moi-même dans le regard des autres. Compostelle, ce n’est pas une route : c’est un miroir.



La communauté qui élève : marcher seul, ensemble
Sur le Chemin de Compostelle, on ne marche jamais vraiment seul. Même dans les moments de solitude, on sent la présence invisible de ceux qui nous précèdent et de ceux qui suivent. Cette respiration commune, ce battement partagé entre des inconnus, m’accompagne tout au long de la route.
Au fil de la marche, je rencontre des compagnons venus d’horizons totalement différents : une Russe, une Taïwanaise, deux Japonaises et deux Espagnoles. Nous avons tous des âges, des histoires, des blessures et des raisons différentes de marcher. Pourtant, un même élan nous unit : celui de nous découvrir à travers la marche, d’apprendre à nous délester, à avancer ensemble.
Très vite, nous devenons les confidents les uns des autres. Sur le Chemin, il n’y a ni masque ni artifice : la fatigue, la pluie, le soleil et les ampoules effacent tout ce qui sépare. Les conversations se font profondes sans prévenir. On parle de l’enfance, de la peur, de l’amour, du deuil, de ce qu’on n’a jamais osé dire à personne. C’est une forme de psychanalyse accélérée, un dépouillement du cœur. Sans divan. Sans rendez-vous. Sans facture. Juste des kilomètres pour délier la langue et alléger ce qui pèse.La force des digressions. Compostelle teste autant l’attention que les mollets.
On rit beaucoup, parfois jusqu’aux larmes. On pleure aussi, sans honte, en marchant sous la pluie ou au détour d’un village endormi. Parfois la colère surgit contre soi, contre le Chemin, contre la vie. Mais tout cela fait partie du processus : sur Compostelle, on exprime, on libère, on laisse simplement sortir ce qui doit l’être.

Et puis il y a ces moments suspendus, où le silence suffit. Ces repas partagés autour d’une soupe, ces soirs d’auberge où les corps fatigués s’endorment côte à côte, ces regards échangés sans un mot. Ce sont ces instants qui tissent les liens les plus forts. Des amitiés profondes, forgées par la route, par la sincérité brute de la marche.
Un matin, avec mon amie russe, nous tombons sur une fontaine à vin rouge en libre accès, installée par une bodega pour les pèlerins. Sur le moment, on croit à une hallucination collective. Puis on goûte. On sourit. On se sert à nouveau. On remplit même nos gourdes, convaincus que l’Espagne vient de résoudre à elle seule tous les maux de l’humanité. À 11 heures, sous 40 degrés, le miracle se fissure. Le paradis se transforme lentement en enfer. Nous marchons, légèrement ivres, parfaitement conscients de notre erreur, les estomacs retournés et les jambes déjà lourdes, alors qu’il reste encore plusieurs kilomètres à avaler. Le vin, d’abord sacré, devient franchement punitif. Le Chemin, lui, ne juge pas. Il observe. Et il attend.
Un autre jour, emportés par une discussion passionnée avec cette amie sur la vie, l’amour et nos contradictions, nous marchons sans vraiment regarder où nous mettons les pieds. Les mots s’enchaînent, les confidences aussi, et la route semble couler toute seule sous nos pas. Jusqu’au moment où l’on réalise que quelque chose cloche. Résultat : cinq kilomètres hors du Chemin. La preuve que les digressions peuvent être aussi spirituelles… que physiques !
Sur le Chemin, les couples se forment aussi, souvent là où on ne les attend pas. Je croise un Australien au début du pèlerinage, encore cabossé par un divorce récent. Il marche le regard bas, le cœur lourd, persuadé que certaines histoires ne se réparent pas. Quelques semaines plus tard, je le retrouve méconnaissable. Souriant. Léger. En couple avec une Australienne rencontrée sur la route. Ironie parfaite : elle vit dans la même ville que ses enfants. Comme si le Chemin avait décidé, une fois de plus, de remettre un peu d’ordre là où tout semblait cassé. Compostelle soigne parfois mieux qu’on ne l’imagine.
On peut traverser des montagnes, des plaines et des tempêtes, mais ce que l’on emporte vraiment, ce ne sont ni les kilomètres ni les tampons sur la crédenciale : c’est la chaleur humaine. Cette chaleur qui, chaque jour, redonne foi en la vie, et fait comprendre qu’avancer ensemble, c’est déjà guérir un peu.
C’est cette dimension humaine que je veux transmettre plus tard dans mon roman Les Yeux bleus de la coquille Saint-Jacques. Les sourires, les confidences, les silences partagés deviennent les fils invisibles du récit. Sur le Chemin, personne n’a besoin d’être parfait, fort ou exemplaire : il suffit d’être vrai.


Arriver à Saint-Jacques : le sens par le dépouillement
Lorsque j’approche enfin de Saint-Jacques-de-Compostelle, après 33 jours de marche, quelque chose s’apaise en moi. Cette fin de pèlerinage se révèle être un nouveau commencement. À mesure que je m’approche de la ville, la fatigue du corps laisse place à une légèreté intérieure.
À l’arrivée, sur la place de l’Obradoiro, je m’arrête un long moment, le sac encore sur le dos. C’est la San Juan, la fête du solstice d’été. La ville est littéralement en feu. Les chants montent, les tambours résonnent, les corps dansent. Dans les rues, de jeunes Espagnols sautent au-dessus des flammes pour prouver leur courage… ou leur sens très personnel du danger.
Autour de moi, des accolades. Chacun vit ce moment à sa manière, entre joie et silence. Je ressens quelque chose que je n’ai jamais connu auparavant : un sentiment profond d’alignement. Ce n’est pas seulement la fierté d’avoir parcouru plus de 900 kilomètres, mais la sensation d’être enfin à ma place, entier, relié à quelque chose de plus vaste.
Le Chemin m’enseigne que l’épanouissement ne vient pas de l’accumulation, mais du dépouillement. Il naît de la simplicité : marcher, respirer, rencontrer, partager. Il vient aussi de l’acceptation de ses fragilités, de ses doutes, de ses imperfections. Le Chemin, je le comprends ce jour-là, ne se termine pas à la cathédrale. Il se poursuit en soi.



Du Chemin aux livres : l’écriture comme prolongement
De ces 33 jours de marche, de ces rencontres et de ces silences naît mon premier roman initiatique : Les Yeux bleus de la coquille Saint-Jacques, publié en octobre 2024.
Ce livre est la continuité naturelle du Chemin. Il naît d’un besoin simple : transmettre ce que je vis et partager cette expérience humaine et spirituelle avec ceux qui n’ont pas encore franchi la première étape : celle du départ. Depuis l’adolescence, je rêve d’écrire un roman sans jamais aller jusqu’au bout. C’est sur le Camino Francés que ce rêve refait surface, comme si la marche réveille quelque chose d’endormi en moi.
J’ai choisi le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle non pas comme un simple décor, mais comme un personnage à part entière. Car il agit comme un guide. Il place les bonnes personnes sur notre route, confronte nos peurs, révèle nos forces cachées et, surtout, nous apprend à regarder la vie autrement.
Le personnage principal, Arthur, est une fiction nourrie de mon vécu. À travers lui, je transmets ce que Compostelle m’enseigne : la force de la solidarité, la beauté de la lenteur, l’importance de la présence. Arthur croise des pèlerins venus du monde entier, chacun porteur de son histoire, de ses blessures et de sa lumière. Comme sur le Chemin, ce sont ces échanges qui provoquent la transformation intérieure.
Le titre du roman vient d’une image fascinante : peu de gens le savent, mais les coquilles Saint-Jacques possèdent près de deux cents yeux bleus minuscules, chacun doté d’un miroir concave qui leur permet de percevoir la lumière et les mouvements invisibles. Cette faculté symbolise parfaitement ce que m’offre le pèlerinage : apprendre à voir différemment.
Car le Chemin de Compostelle m’ouvre littéralement les yeux. Il me montre que le voyage n’est pas une parenthèse dans la vie, mais une façon de vivre. Marcher jour après jour m’apprend que la liberté se cultive dans la simplicité, et que la route peut devenir un maître bienveillant.
À mon retour, je comprends que je ne peux plus reprendre la vie d’avant. Alors je continue à marcher, ailleurs, autrement. Depuis ce pèlerinage, je ne cesse de voyager : huit années de route en continu, en tant que nomade digital, à écrire, à découvrir et à transmettre ce que chaque pays, chaque rencontre m’enseigne.
Quand je dépose mon sac au pied de la cathédrale, je crois refermer un chapitre. En réalité, j’en ouvre un autre : celui de l’écriture et du partage. Le Chemin m’apprend à marcher, l’écriture m’apprend à transmettre. Et au fond, c’est la même chose : avancer pas à pas, avec le cœur ouvert, en sachant que chaque pas nous rapproche un peu plus de nous-mêmes.
Pour suivre Arnaud Lalanne ou en savoir plus :
Découvrir son roman: Les Yeux bleus de la coquille Saint-Jacques
Site web : arnaudlalanne.com
Instagram : @arnaudlalanne
Facebook : Arnaud Lalanne – écrivain voyageur



8 commentaires
Marcher 33 jours sans téléphone… quel luxe incroyable aujourd’hui ! Je retiens cette phrase : ‘habiter le temps plutôt qu’à le remplir’. C’est une très belle invitation au dépouillement. Ton récit donne vraiment envie de poser son sac et de simplement écouter le vent.
On est d’accord, tant sur le thème du téléphone que sur le récit. Merci à Arnaud d’avoir partagé cette incroyable expérience (et merci à toi pour ton commentaire !)
Super retour d’expérience ! Je ne savais pas du tout pour les ‘yeux bleus’ des coquilles Saint-Jacques, quelle belle métaphore pour le changement de regard sur la vie. Bravo pour ce parcours et pour la publication de ton livre, c’est un bel aboutissement.
Oui c’est une bien belle métaphore.
Merci à toi Laura pour ton passage sur le blog et pour ton commentaire !
Superbe article ! Entre les brûlures en Islande et l’arrivée en fête à Saint-Jacques, quelle épopée. On sent une telle humanité dans tes rencontres, c’est ce qui fait tout le sel du Camino. Merci Solcito pour cet invité passionnant !
Merci à toi pour ton commentaire et à mon invité pour ce magnifique récit !
Quel récit puissant ! L’anecdote du téléphone qui tombe en panne au départ est une vraie leçon. On oublie trop souvent qu’en déconnectant nos écrans, on se reconnecte enfin à soi et aux autres. Merci Arnaud pour ce partage !
Je partage complètement ton avis !
Merci à toi Adrien pour ton commentaire.